35 ans.
Spécimen caractéristique de nouveau riche.
Bell & Ross. Dior. Mont Blanc.
Dans une main l'amex sifflante, dans l'autre, Tatiana.
Tatiana est très belle, très blonde, une véritable gravure de mode et accuse facilement 10 ans de moins que toi.
Las des températures négatives de Moscou en ce début de Mai, tu décides de profiter du printemps parisien.
Vous descendez au Plaza où vous vous délectez de caviar à chaque repas, depuis une petite semaine.
L'ironie de la vie, n'est-ce pas.
Mais finalement, tu satures un peu des oeufs d'esturgeons et puis il fait si beau en ce dimanche, pourquoi ne pas faire quelques centaines de mètres pour déguster des huîtres à une terrasse ensoleillée?
Pour changer.
Mais tu admettras que les huîtres, tu maîtrises beaucoup moins.
Alors, quand ton assiette arrive, sans te départir de cette attitude noble qui te caractérise, tu empoignes la petite fourchette dont tu te doutes qu'elle est faite pour ça, (tu comprends pas bien pourquoi puisque tu en as déjà une, plus grande, bref) pour piquer dans la chair grise nacrée. Cette saloperie de mollusque se déchire, tu n'en extirpes pas même la moitié, affiche malgré tout ton plus beau sourire tout en mâchant longuement ta bouchée mi-visqueuse, mi-craquante.
"дерьмо, comment font les français pour bouffer un truc pareil, sans parler des bouts de coquille qui viennent avec le reste, même le packaging est foireux!" sembles-tu penser, les narines dilatées.
Puis tu constates qu'il reste encore cinq autres exemplaires à liquider pour faire honneur au plat.
Analyse de la situation. Inventaire: Pain de seigle. Vinaigre à l'échalote. Epaisse couche de gros sel imbibé d'eau de mer sous les bestioles.
Soudain, tu te trouves bien élitiste à vouloir manger tes huîtres nature alors que tu disposes de tant d'ingrédients qui pourront en masquer le goût.
L'iode ça te connaît, tu optes pour le gros sel.
Tu n'es pas très sûr de ton coup, là mais Tatiana te couve d'un regard d'amour qui t'enhardit.
Te voilà en train de saupoudrer généreusement tes Gillardeau , tu piques, pas mécontent cette fois d'en laisser une bonne partie au passage. Evidemment que c'est immangeable, tu t'en doutais, mais au moins tu prouves à la serveuse qui te mate depuis le début avec un large sourire que tu es un fin amateur de la gastronomie locale.
Ah, mon Igor...la serveuse c'était moi et j'ai passé un délicieux moment grâce à toi!
Je crois qu'entre ça et, quelques temps auparavant, l'huile d'olive sur le foie gras -version américaine, celle-là-, comme disait Thierry Roland un certain 12 juillet 98: "Après avoir vu ça, on peut mourir tranquille."
